Ca a démarré par des balles. L’obsession du môme.
Tu te souviens du môme ? Et bien figure-toi qu’il a survécu une nuit de plus. Tout tranquille le lascar. Il a ronfloté, bavouillé sur le pyjama, toussé trois fois et dormi comme un loir. Pendant que maman cogitait, s’angoissait pour un rien, emmêlée dans la couette trop lourde, les yeux explosés par l’écran de son téléphone sur lequel s’affiche la dernière update de Pure People qui croit bon lui notifier, à deux heures du matin, qu’une gonzesse Kardashian a droppé le contouring pour l’enlightning. Si tu piges cette phrase…

Donc le môme a survécu. Et il est tout guilleret. Il débarque dans la chambre, courant pieds nus sur le parquet et j’ai à peine le temps de redouter l’accidentelle rencontre « coin du lit en chêne – crâne pas fini de mon gosse » qu’il me saute dessus, m’écrasant le ventre de ses quinze kilos bien tassés.
Et là, l’obsession. « Manman !! Balle !! ».
C’est son truc, les balles. Une multitude de balles. En plastique, en carton, en caoutchouc… et puis fatalement, à l’issue de la classique rencontre de la trentenaire néo-mum avec une vente privée Singer, une multitude de balles en tissus.
Comprendre : j’achète une machine, et le môme, les yeux humides au dessus de son nez qui renifle tout jaune, pas stupide pour un sou, il me regarde, il regarde la machine, puis à nouveau moi, et il dit « Manman… balle ? ».
Moi, je suis crevée, pas lavée, un chouilla désapointée, je me voyais déjà coudre du Vanessa Pouzet, des capes de farfadets en patchwork de laine mélangée. Au lieu de ça, je couds des balles. Des petites, des grandes, des pas très rondes, des vertes et des trop mures, en bleu, en violet, en rose fushia qu’on planquera devant papa.
Bon. Le sourire du môme est cool. Deux minutes. Au bout de cinquante balles en tissus, le mien se casse un peu la gueule.  Manman, elle en a marre, de pondre des balles. Mais le mome lui, il n’en démord pas. « Manmaaaaan, balle ! ». Il adore les balles, il adore voir maman disparaître à l’étage et revenir avec une balle toute nouvelle, et ce matin, à califourchon sur mon ventre, il persiste. « Balle, balle, balle ! ».
Alors là ça cogite, en même temps que ça renonce à une grasse mat’. Engourdie de sommeil, le môme sur les talons, je me dirige vers le bocal qui me sert d’atelier, et les mains dans le carton rempli de fourrures colorées dont on n’a jamais su quoi faire, y’a soudain de la lumière au 5ème, genre ça clignote dans le placard aux idées planqué dans le crâne de manman. Va falloir imaginer des balles qui retiennent un peu plus l’attention. Des balles auxquelles on s’attache…
Vingt-quatre heures plus tard nait la première Ballapoil. Là, le sourire du môme, c’est un peu de l’or en barre. La Ballapoil est tordue, les appliqués tout plissés, mais la tête du môme quand ses doigts s’aggripent à la fourrure bleue électrique, elle efface tous les ratés. Moi je suis toujours crevée, mais ça, c’est devenu un art de vivre.
Depuis la bestiole s’est arrangée, et la troupe s’est agrandie. Des bestiaux, des bonshommes, des fleurs et des icônes de la paillette… Des balles toujours à poils, toujours entièrement textiles, avec des matières aux textures variées et aux couleurs qui pètent, et sur chaque modèle une multitude de trucs à triturer, mordiller, tripatouiller, quand on choisit de ne pas la lancer.
Quant au môme il n’a plus réclamé d’autres balles et semble préférer la BallaFleur à la BallaBowie, au grand dam de sa mère, ingrate et projective.
Mais j’y travaille ; chaque nuit, à l’issue d’une énième vérification d’absence de couverture meurtrière, je chope la BallaFleur lovée au creux de ses bras pour la remplacer par la BallaBowie…
Je sais, c’est immonde. Mais hey, tu vois, je t’en parle, je l’assume, je me soigne… d’ailleurs, tu me diras combien je te dois ?
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